Il y a certaines plaidoiries qui dépassent le cadre d’un concours. Elles quittent le terrain de l’éloquence pour devenir un cri. Au Mémorial de Caen, Quentin Morisson a livré bien plus qu’un exercice oratoire, il a retracé le parcours d’une adolescente pour alerter.
Lily, adolescente de quinze ans placée à l’Aide sociale à l’enfance, est le témoignage de tous ces enfants abandonnés. À travers sa vie, Quentin Morisson nous oblige à regarder une réalité souvent reléguée aux marges du débat public : celle des enfants confiés que la République ne parvient plus à protéger.
« C’est une gosse de la DASS, comme le disent certains. »
C’est cette réalité qui nous frappe dès les premiers instants dans cette plaidoirie truffée de vérité, qui pointe du doigt un mal profond touchant notre pays : celui des enfants abandonnés, des oubliés, de ceux auxquels on ne pense jamais, sauf lorsqu’il s’agit de les désigner.
Des enfants sans ancrage, sans véritable foyer, ballotés entre structures d’accueil, familles, et placements d’urgence, jusqu’à parfois ne plus savoir où se trouve leur place dans le monde.
Et finalement, toute la plaidoirie repose sur cette question terrible, presque insupportable dans sa simplicité :
« C’est quand chez moi ? »
Car derrière cette phrase se cache une réalité plus vaste, celle d’une enfance qui grandit dans l’instabilité permanente. Une enfance confrontée très tôt aux ruptures, à l’absence de repères fixes, au manque de protection durable et parfois à une solitude institutionnelle silencieuse.
Alors, Lily interroge, mais elle n’est plus la seule. Parce que le cas de cette jeune adolescente n’est pas isolé et c’est le système entier qu’il faut interroger.
Quand la protection de l’enfance ne protège plus
Depuis plusieurs années, magistrats, éducateurs spécialisés, associations et défenseur des droits alertent sur l’état critique de la protection de l’enfance en France. Le manque de personnel, les structures saturées, la difficulté à recruter des travailleurs sociaux, les placements non exécutés par manque de place et le recours à l’hébergement hôtelier pour des mineurs pourtant vulnérables sont signalés chaque jour par les professionnels du secteur.
Pourtant, rien ne change. Dans le cas de Lily, malgré les signalements, malgré les alertes et les plaintes déposées, la réponse institutionnelle finit par prendre la forme d’une chambre d’hôtel.
Quinze ans et « faute de structure adaptée », voilà où Lily est placée. L’institution chargée de protéger finit alors par gérer l’urgence au lieu d’accompagner l’enfance. Et une triste conclusion apparaît : les structures dédiées saturées et le manque de moyens conduisent progressivement la protection de l’enfance à abandonner ceux qu’elle était pourtant censée protéger. Alors, que deviennent-ils ?
De l’errance à la délinquance ?
Les trajectoires délinquantes ou marginales ont, depuis longtemps, été démontrées par les sciences sociales. Elles s’inscrivent souvent dans des environnements marqués par les carences éducatives, la désocialisation progressive et le sentiment d’abandon. « C’est quand chez moi ? » devient alors une vraie question identitaire et, en la mettant de côté, on choisit d’abandonner ces enfants de la République.
Cette errance identitaire amène progressivement à des « carrières délinquantes ». Cette notion, développée par Howard Becker, met en évidence comment les mécanismes sociaux peuvent enfermer les jeunes dans des trajectoires de rupture. Ce n’est pas de la délinquance choisie, c’est de la délinquance imposée pour survivre.
Aujourd’hui, en France, la question de la ghettoïsation, bien que centrale, fait peur. Pourtant, l’exclusion sociale n’est plus seulement reléguée à certains quartiers. Elle est désormais au cœur des problématiques de l’Aide sociale à l’enfance. Les enfants ont le sentiment de ne plus appartenir à la société, les conduisant alors à opter pour la survie, la violence ou bien l’errance.
Le silence de la République
« Nous sommes le 25 janvier 2024 et cela fait déjà six mois que Lily est là. Ce jour-là, sous ses pieds, les clients de la brasserie du rez-de-chaussée dégustent la suggestion de la semaine : une cassolette de ris de veau aux morilles. À l’étage, derrière une porte close, c’est le silence. Dans cette chambre, qui n’a jamais été chez elle, Lily a mis fin à ses jours. Elle s’est pendue dans la douche de sa salle de bain. Elle avait quinze ans. C’était une enfant confiée à la République. »
L’horreur est annoncée et la brutalité de ses mots devient insoutenable. Lily a choisi la mort face au silence de la France. Quentin Morisson le rappelle, ce n’est pas la fatalité ou la malchance qui l’a tué, ce sont les carences de l’État français.
Aujourd’hui, on refuse de détourner le regard. Le cas de Lily n’est pas isolé, ce n’est pas un accident et ça ne devrait pas être devenu la normalité.
Cette plaidoirie est une dénonciation, celle qui met en cause l’État et le manque de moyens mis en place pour sauver nos enfants. Mais elle interroge également sur la place des éducateurs spécialisés, souvent les premiers témoins de ces situations de détresse. Alors que les structures sont aussi saturées que nos prisons, comment offrir de la stabilité à ces enfants ? Comment leur promettre un avenir, alors que l’accompagnement est absent ? Trop peu valorisé, ce métier est pourtant l’un des derniers remparts contre l’effondrement de leur vie.
Et quel paradoxe de parler abondamment de délinquance juvénile et d’alimenter les débats sur les plateaux télé, sans jamais évoquer les enfances brisées qui l’ont souvent précédée.
On condamne le résultat en ignorant ce qui l’a produit.
Les enfants de la République hurlent, mais l’État ne les entend pas.
État, ne m’oublie pas n’est pas une plaidoirie qui cherche à en faire trop. Ce n’est pas une démonstration théorique. C’est seulement une enfant qui demande :
« C’est quand chez moi ? »
Les mots de Quentin Morisson
Après avoir entrepris des études supérieures dans le domaine médical, j’ai fait le choix de me réorienter vers le domaine juridique. J’ai ainsi suivi une licence de droit privé entre Pau et Bordeaux avant d’intégrer le master droit des personnes et des familles de l’université de Bordeaux, puis l’EDA ALIENOR en janvier 2025.
Au cours de mon parcours universitaire, j’ai eu l’occasion de participer à plusieurs concours d’éloquence et de plaidoirie, expériences qui ont profondément nourri mon aspiration à embrasser la profession d’avocat. Elles m’ont également conduit à être sélectionné pour participer au concours du Mémorial de Caen, dans le cadre duquel j’ai souhaité porter une thématique encore trop peu mise en lumière dans le débat public, mais qui me touche tout particulièrement : la protection de l’enfance.